Muepu Muamba
Muepu Muamba; Photo: Henry Roy
AUDIO et TEXTE

Muepu Muamba

MA TERRE D' O

        Non
ce n'est pas seulement une gâchette en attente sur le
revolver afrique mon pays onduleux je viens de la terre
d' e a u fruitée comme un riant bocage et mon coeur traîne
des vagues de rêves qui prennent sans cesse l'espoir
d'assaut ma terre forclose

        le

zaïre était jadis natif des arbres musiciens couvert d'eau
songeuse ma terre d' O comme ce double croissant féerique
de tendresse le rire y poussait de corolles de fleurs
semblable à la séduction de plaisir bohème

        mais
aujourd'hui mon pays likuta démonétisé est natif de la
misère comment pourrais-je vous conter les
métamorphoses enchanteresses de ma vieille terre
d'insolence quand le coloris de la mort à chaque instant
répand les larmes et le deuil sur son lit d'azur

        ce
paysage de douceur un jour peut-être parlerai-je de
l'envoûtement divin de munkamba et du regard fier de
kivu ma terre d' e a u reflets de fleuves qui aiment les
caresses fines ma terre d' e a u une infinité de rivières
joyeuses et de ruisseaux onctueux

        les
sources n'ont pas encore tari de leurs mélodies aériennes
voilà pourquoi je ne puis être vraiment d'ailleurs moi qui
ai tant vécu ailleurs m a t e r r e d' O .

Amsterdam 15.4.1990

Muepu Muamba

INCERTITUDE

à Maria Rupp

Qu'ai-je à gagner
en vous arrimant mes dérives intérieures
arrachées du mot dense de mon corps
fleuves ligneux
couchés parmi les décombres comme un rêve
blessé
mes errances harassées
lassées
désabusées d'immobile
sous des grêles de contraintes
quelquefois
houles larges d’insolence
elles escaladent
chargées de quantité de choses
dont les dictatures sans nombre
n'ont pas pu m'expurger
des pics si escarpés
qu'elles touchent les flancs anémiés
du ciel
et
s'enfoncent sans permis
dans des vallées fanées où s'accrochent
des hommes brumes
à des branchages de maigreur
or
un silence nu
agrippé de nuages chauves et rabougris
toujours
me taille un sentier
qui murmure
depuis la nuit d'avant le temps reclus
comme toute vie perdure
malgré
la déchirure noueuse de sa mort
en ceux qui demeurent.

Francfort-sur-le-Main, le 2.11.1991

Muepu Muamba

CE NOM D’HOMME

Savez-vous
    que c’est mon frère
    qui à fleur de sève
    gît là-bas étripé
    baignant dans son sang
    comme une jeune pousse brisée
    au milieu des ruines
    Il porte le même nom
que moi
    ce fameux nom
    tant escroqué et tant sali
d’ h o m m e
    que j’ai hérité d’ancêtres
si lointains
    aussi la mémoire ne m’en garde
    que des bribes

La cruauté mange l’être

Savez-vous que
    la balle bouffie de haine
    qui l’a fauché
    dans le fracas éparpillé à lisière
    de la vie
    est partie de la main non tendue
    d’un autre frère
    il porte aussi la même nationalité
que moi
    cette nationalité
    nue et tant violée
d’ h o m m e
    que l’on m’a léguée depuis la nuit
des âges
    comme une asymptote
    de caresses

La métamorphose crée toujours l’être

Vous savez
    que seul
le respect de regards
    invente l’humus
    qui tend la voile
    de toutes les paix
    à racines d’hommes.

Francfort-sur-le-Main, le 17. octobre 1992

Muepu Muamba

RAGE DE DIRE

à Mavuba

Rage de dire
des mots enceintes d’images saccadées
douloureuses et tranchantes en
sinuosité comme sépia de la seiche
rage de vous éventrer
ces nœuds rugueux de déplacement aux
ventres de nos tensions patinées de
vingt ans d’incertitudes à la pâleur
d’acide âpreté
rage de dire
la sombre fête de barbarie qui renaît
des prisons araignées des gardes fous
des exutoires visqueux et glacés elle
roule joyeusement sur l’or des
impostures avec ses pinces à gratter
la chair à vif
rage de vous jeter
le fond de nos existences tapissées de
charniers d’enfants naissant en porte
à-faux dans des égouts sans échelle
dans la bouche pour gravir avec agilité
les degrés menant aux étages
où campent confisqués les privilèges
suprêmes
rage de vous raconter
ces enfants qui calcinent d’inanition
au sahel et en ouganda
ceux que les bombes semeuses de liberté
à la oncle tom assassinent au zaïre et
à soweto en namibie et au salvador
tout
ce qui se love au cœur de notre misère et
de cet enfer journalier que nous vivons
dans notre chair et dans notre esprit
rage de vous jeter
l’éclat des supplices et des bouquets
de nos ovaires solitaires nos rires
éraillés d’ecchymoses jaunies en
inflorescence traînent dans l’anxiété un
arrière-goût d’interrogatoires acidulés
ils sont traqués par des chiens de garde
prêts à leur déchirer des lambeaux de
fesse surtout s’ils osent s’échapper du
quartier réservé à la catégorie de
service depuis les nuits et le jours
ont avorté de leurs fœtus de joie
rage de vous nommer
un avenir sans nom ni curriculum vitae
s’amoncelant dans l’urinaire en petites
brisures fausses de cheveux ordinaires
où gouttent de frêles arbres moroses nantis
d’un vaste nez et qui a une façon à lui
de tenir tête
rage de vous montrer
la danse macabre des girouettes à
l’enjouement féroce dans leur torsion
endiablée de tartare flamboyant à
perruque d’occasion
rage de crier
l’afflux de tous ces parias en citation
perpétuelle méritée au champ d’honneur
squelettique

le droit de respirer et de regarder le
soleil ne leur est point garanti comme
liberté inaliénable
rage de vous hurler
que nous vivons dans des nations
terriblement crasseuses aux ciels
affreux et cauchemardesques.

Niamey, le 14 janvier 1981

Muepu Muamba

DEVOIR D’ INGÉRENCE

à Mavuba

Un jour
demain peut-être
la vie se fécondera de l’étreinte de l’amour
sur la terre entière
il n’y aura plus d’affaires intérieures
    la tendresse chassera
    l’homme et l’état
    oiseaux mortuaires
    de leur piédestal
    le droit d’ingérence deviendra un devoir universel
    la souffrance cette désolation
    qui s’amoncelle allègrement autour de nous
    enfin éloignée
    alors seulement notre monde
    rejaillira pro-homme
Un jour
demain peut-être
la fraternité exigera
le paiement de toutes les traites
tirées sur le jardin du coeur
la cruauté devra forcément s’acquitter
de sa terrible dette de sang
il n’y aura plus d’affaires étrangères
    la nuée de caresses chassera l’indifférence
    cette oraison funèbre de l’âme
    de son piédestal
    au profit de la sollicitude
    la non-assistance aux peuples en danger
    deviendra un crime inexpiable
    alors seulement la vie cessera d’avoir
    ce goût répugnant d’amertume et
    de cendre.

Paris, le 24 janvier 1986

Muepu Muamba

LA TERREUR

à Peter Fasold

    Le bonheur moutonnier bêle asthmatique
    et avec séduction l'homme de marché
    courbé sous ses crampes d'estomac
    crampes d'angoisse torréfiante
Mais plus il a peur
    plus il se tait
    et plus il se tait
    plus il est terrorisé
  Et plus on est terrorisé
    plus on se recroqueville
  et plus on se recroqueville
    plus on avale des pensums
  et plus on avale des pensums
    plus on se laisse piller l'âme
  Et plus on se laisse piller l'âme
    plus on décristallise la densité d'être
  et plus on décristallise la densité d'être
    plus on devient objet
  et plus on devient objet
    plus on immerge dans du sable mouvant de mutité
  Et plus on immerge dans du sable mouvant de mutité
    plus on se soumet
  et plus on se soumet
    plus on se love dans l'esclavage
  et plus on se love dans l'esclavage
    plus les escrocs de la pensée colonisent l'esprit
  Et plus les escrocs de la pensée colonisent l'esprit
    plus la sclérose sape l'orgueil d'être
  et plus la sclérose sape l'orgueil d'être
    plus le cynisme toise
  la résistance désespérée
    de la vie forclose.

Paris, le 27.01.1986

Muepu Muamba

erstellt am 09.6.2012

AUDIO Muepu Muamba

En: Poèmes sur le fleuve (Concours de Poésie, 28 mars 1992, organisé par Benoist Magnat, Villeneuve-lèz-Avignon; Premier prix); en: Estuaires, Revue culturelle, Nr. 20, Luxembourg 1993, S. 78; aussi Anthologie de Pius Ngandu Nkashama, La terre a vivre, La poésie du Congo-Kinshasa, L`Harmattan, Paris 1994, S.369; et Anthologie de Antoine Tshitungu Kongolo, Poète, ton silence est crime, L`Harmattan, Paris 2002, S. 256f.

En: Littératures du Congo-Zaïre, Actes du colloque international de Bayreuth, 22-24 juillet 1993, eds. Pierre Halen & János Riesz [Matutu 13/14], Amsterdam: Rodopi, 1995, p. 156f.

En: Muepu Muamba, „et si … / und wenn …“ (Lyrique, bilangue: francais et allemand), grafique de Claudia Lüke, ed: Hans-Jürgen Badziong, Edition workshop kultur, Gladbeck, 1999, p. 14-15.

En: Muepu Muamba, Devoir d’ingérence, Brazzaville – Heidelberg: P. Kivouvou Verlag – Editions Bantoues, 1988, p. 64-65.

De: Muepu Muamba, Devoir d’ingérence, Brazzaville – Heidelberg: P. Kivouvou Verlag – Editions Bantoues, 1988. p. 7; aussi dans l´ anthologie de Antoine Tshitungu Kongolo, Poète, ton silence est crime, L`Harmattan, Paris 2002, p.257f.

En: Muepu Muamba, „et si …/ und wenn …“, (Lyrique, bilangue: francais et allemand), graphique de Claudia Lüke, ed. Hans-Jürgen Badziong, Edition workshop kultur, Gladbeck, 1999, p.14-13; aussi en Frankfurter Multikulturelles Journal, 1/2000, p. 43.

AUDIO © Andrea Pollmeier, Redaktion Faust-Kultur